Il y a quelques semaines j’intervenais dans un groupe pour « améliorer sa prise de parole en public ». En début d’atelier -comme à tout groupe auprès duquel j’interviens- je leur ai demandé de se présenter en 1 minute 30 chacun, de manière individuelle, et surtout impactante.
A ma grande surprise, sur 10 apprenants, 9 se sont servis de Chat GPT pour rédiger leur pitch !
Vous me direz « Oui c’est normal… C’est la marche des choses… On ne va pas se priver d’une technologie existante et (trop ?) facile d’accès »… Et je vous rejoins en partie ; il serait malhonnête de ma part de cracher dans la soupe de cet assistant incroyable qui ne demande qu’à nous aider (surtout quand on voit l’image d’illustration de cet article) ! Sauf que le problème, c’est que ces 9 apprenants m’ont raconté la même soupe !
Alors qu’une présentation est censée être la quintessence de l’individualisation, la méthode n°1 pour marquer les esprits grâce à notre singularité, notre exercice s’est ici transformé en une longue procession, où je voyais défiler 9 êtres physiquement différents, mais qui semblaient partager la même vie, le même métier, les mêmes compétences et les mêmes avantages concurrentiels… Pas le meilleur moyen pour se différencier et sortir du lot auprès de clients ! Et je vous le donne dans le mille, la personne qui a retenu mon attention, a été la plus impactante, la plus mémorable et mémorisable a été la 10ème personne ; celle qui ne s’était pas servi de l’IA pour se présenter…
Chose encore plus dramatique à mes yeux : tous avaient les yeux rivés sur leur téléphone, à lire le résultat soporifique de leur prompt mal inspiré, comme un CM1 se tient debout devant sa classe, à lire, un peu honteux, un texte que vient de lui donner sa maîtresse. Faisant fi de toute incarnation de ses propos… Très loin de l’inspiration que devrait provoquer une présentation pro.
Et l’on parle bien ici d’une présentation d’1 minute 30, pas d’une thèse, d’un mémoire ou d’un roman ! Juste « Je m’appelle xx, je fais ça dans la vie et ça sera chouette pour vous de bosser avec moi parce que xxx »
Alors, est-ce que l’IA va tuer notre capacité à prendre la parole en public ?
D’un point de vue purement structurel, non. J’aurais même tendance à penser qu’elle pourrait l’améliorer ! En effet, bien utilisée, l’IA peut se révéler être un outil redoutable pour améliorer la structure, magnifier la syntaxe voire, si l’on est un peu fatigué (…) trouver des idées et des axes à explorer.
Après tout, c’est une base de données incommensurable, qui détient dans ses tréfonds les recettes des plus grands pitchs. Même un professionnel rompu à l’exercice n’est qu’un enfant en couche-culotte face à cette mine d’informations.
On aurait tort de s’obstiner à percer un mur avec un couteau pointu quand on a une perceuse flambant neuve qui traîne dans notre cave…
Et à mes yeux la subtilité se joue ici ; l’IA doit être notre outil, et non l’inverse. Et c’est justement ce qui me laissait un arrière-goût amer avec mon groupe : j’avais l’impression que Chat GPT était le cerveau, et les bonnes âmes en face de moi de simples tournevis : plats, communs, oubliables.
Et si l’imperfection était la clé d’une prise de parole réussie ?
Car ce qu’on veut entendre quand un professionnel s’adresse à nous, c’est bien sa passion, son expérience, son engagement ! Je préfère 1 000 fois confier la construction de ma maison à un charpentier qui rougit et bégaye quand il doit parler en public, mais qui transpire la compétence, plutôt qu’un discours bien rodé d’un gars qui connait à peine la différence entre un parpaing et un pavé… Et surtout parce que celui qui rougit et bégaye, pendant qu’il construit ma maison, j’aurais eu le temps de lui donner 2-3 tips pour améliorer ce petit travers 😉
Je laisse la parole à la défense
Puisqu’il est le principal concerné de cet article, j’ai quand même laissé un droit de réponse à Chat GPT. Sa réponse a le mérite d’être intéressante, mais il ne faut pas perdre de vue qu’elle résulte d’un prompt écrit par mes soins, via mon compte et donc mon historique de demandes… Sa réponse est indéniablement biaisée, mais la voici en substance :
« Ce que tu as observé relève du “syndrome du discours générique” : lorsque plusieurs personnes demandent à l’IA de rédiger leur présentation, elles obtiennent des textes structurés de la même manière, avec le même vocabulaire et le même ton lisse. L’IA produit un texte statistiquement probable, pas une identité — d’où cette impression que tout le monde sonne pareil.
Cela révèle un déplacement de la compétence : demain, il ne suffira plus de savoir structurer un discours, il faudra savoir s’en détacher, improviser à partir d’une trame et incarner ses idées. Passer du “texte généré” à la “parole vivante”.
En réalité, l’IA ne tue pas la prise de parole. Elle rend simplement la médiocrité plus visible : soit on l’utilise intelligemment, soit on devient interchangeable. »
En conclusion…
Oui, une prise de parole DOIT être structurée et calibrée, et si pour cela vous vous servez de l’IA plutôt que de bons samaritains comme votre serviteur, soyez malin dans vos prompts, utilisez cette solution pour vous aider à voir plus loin, à vous challenger, ne la laissez pas réfléchir à votre place, au risque d’avoir le même discours que votre voisin.
Et surtout, n’oubliez pas l’incarnation : ce que vous proposez, c’est VOTRE histoire, VOTRE expérience, les échecs et les réussites qui VOUS ont mené ici et là, à pitcher VOTRE produit.
Soyez singuliers, soyez éloquents, et vous serez dans les 10 meilleurs pour cent !
Je suis Frédéric NORTH, fondateur de la Boîte à Théâtre, et j'accompagne les professionnels à améliorer leur communication orale.
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« Bon sang Michel qui fait des vannes à tout le monde pendant sa prez’ alors que moi je n’aligne pas trois mots sans bafouiller »
Voilà maintenant plus d’une décennie que j’interviens en entreprise pour améliorer la prise de parole en public -au sens large du terme-, et plus de deux décennies que je foule les planches de théâtre. J’ai croisé dans ce cadre des milliers de personnes (comédiens de tout niveau, élèves de théâtre de tous âges, professionnels de toutes catégories), et malgré cela il me reste toujours une question en suspens : la peur de prendre la parole devant un auditoire est-elle génétique ou culturelle, voire même éducationnelle ?
Il faut dire que quand il s’agit de prendre la parole en public, Inégalité est le maître-mot ; entre ceux qui ont des facilités, ceux qui ont des difficultés, ceux qui ont des facilités mais font n’importe quoi, ceux qui aimeraient avoir des facilités mais qui n’y arrivent pas… Ceux qui arrivent à parler devant 10 personnes mais pas devant 100, ceux qui arrivent à parler devant 100 personnes mais pas devant 10. Ceux qui sont à l’aise en temps normal mais complètement à côté de la plaque s’ils ont mal dormi, ceux qui n’ont pas de problème particulier jusqu’à ce qu’il ait un enjeu (le fameux !)… Et je ne vous parle même pas des comédiens qui ont besoin d’un « p’tit verre » avant de jouer pour se donner du courage -> On rappelle que l’abus d’alcool est dangereux pour la santé.
Mais dans les faits, d’où viennent toutes ces différences ?
1) Peur de prendre la parole en public, que dit la science ?
Des études très intéressantes révèlent que la peur de prendre la parole en public serait due à une hyperactivité de l’amygdale, glande située dans le système limbique, et qui s’occupe de la gestion des émotions et la détection des menaces* (*De manière tout à fait modeste, on peut donc dire que si vous avez peur de prendre la parole en public, c’est parce que vous avez un cerveau plus actif que les autres). Dans le cas d’une prise de parole, votre cerveau identifie celle-ci comme un danger ; il vous envoi tous les signaux qui ont fait de nos ancêtres les homo-sapiens des pro’ de l’instinct de survie : sueur, tremblements, coup de chaud, « fuis sinon tu vas servir de p’tit dej’ » ! Tout ça parce que la prise de parole est contre-nature ; Eh oui, nous n'avons jamais vu une biquette ou autre animal présenter un powerpoint à ses collègues biquette du conseil d’administration.
Avec cette révélation, nous pouvons imaginer « traiter » la peur de prendre la parole en public comme on traiterait par exemple la peur de prendre l’avion : par une approche rationnelle du contexte, et une exposition progressive et accompagnée au danger. De manière tout à fait empirique, je peux confirmer que cette méthode peut résoudre le problème de manière spectaculaire. Le seul vrai frein étant la réelle application au quotidien : dans la vraie vie, on peut très difficilement dire à son boss « ok, cette semaine je veux bien driver la réunion, mais que si on la limite à 7 personnes…Et si ça se passe bien et que tu me fais un bon feedback, la semaine prochaine je peux tenter 8… ». Cette méthode demande accompagnement, auto-discipline, et envie de se challenger, mais au bout ; à vous la gloire d’une prise de parole impactante et maîtrisée !
2) Une question culturelle ?
Même si la science peut expliquer une partie du problème, il ne faut pas occulter le versant psychologique : Et si la peur de parler en public venait de votre enfance ? En effet, quand je suis en accompagnement, je constate très souvent que le blocage numéro 1 n’est pas l’amygdale hyperactive, mais plutôt une peur de l’échec, un trop haut niveau de perfectionnisme, ou encore une éducation écrasante, qui ne laissait pas la place à l’enfant pour s’exprimer. Ce dernier point n’est pas à négliger, car un enfant à qui l’on a toujours dit de « laisser parler les grands », « ton sujet n’est pas important » et j’en passe et des meilleurs, ne donnera assurément pas un adulte confiant dans sa prise de parole. L’éducation positive des générations actuelles a au moins ça de bon de laisser la parole à l’enfant, pour qu’il puisse s’exprimer et prendre confiance en lui. Il est hélas trop tôt pour en voir les effets de masse, et si oui ou non, dans 30 ans nous aurons éradiquer la timidité (spoiler alert : non.)
De manière tout à fait empirique une fois de plus, je constate également une très forte régression de l’aisance orale lors de la prise de conscience du soi, autrement appelé l’adolescence. En effet, avant cela, les cas de timidité chez les enfants sont beaucoup plus rares, pour peu qu’ils soient mis dans un environnement sécurisant. Les premiers vrais signes de blocage arrivent dans cette période de la vie où le besoin de se fondre dans un groupe devient prépondérant, et où s’exprimer en tant qu’individu peut nous exposer à des railleries : l’adolescence. Et à ce niveau-là, hélas pas grand-chose à faire que de laisser passer la tempête… Si vous avez un ado chez vous, continuez à lui donner confiance en lui, et inscrivez-le dans un atelier le théâtre, il vous remerciera une fois adulte 😉
Enfin, concernant l’adulte, il est possible de voir apparaitre un stress à l’idée de prendre la parole en public qui n’existait pas précédemment. L’enjeu joue un rôle prépondérant -j’aurai l’occasion d’y revenir dans un prochain article-, mais également le climat dans lequel les prises de parole sont effectuées. En effet je constate très régulièrement qu’une « prez’ pro’ » est très souvent faite dans des conditions de préparation sous-optimales, avec parfois des enjeux et des tensions qui dépassent de loin l’orateur, voir même parfois des climats malveillants. La prise de parole qui devait être une formalité se transforme en mauvaise expérience, est cataloguée en tant que tel par votre magnifique cerveau hyperactif (on y revient), qui se fera un plaisir de vous rappeler ô combien c’est douloureux de faire une prez’ : le début du cercle vicieux…
En conclusion.
Génétique et/ou culturel, on se rend bien compte que le problème vient principalement de vos parents ! 😉
Plus sérieusement, que ce soit pour une présentation lors d’une réunion, une conférence, un oral, un texte à jouer dans le théâtre de votre village… une prise de parole est une action impactante sur votre système psychologique et physiologique. On n’enverrait personne courir un marathon sans entrainement, et si c’était le cas, on ne le laisserait pas gérer ses blessures seul après. Qu’elle soit d’origine génétique ou culturelle, la peur de parler en public n’est pas une fatalité, mais demande méthodologie et accompagnement pour la vaincre.
Je suis Frédéric NORTH, auteur-comédien-metteur en scène, et fondateur de La Boîte à Théâtre, spécialisée dans l’amélioration de la communication orale des professionnels.
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